86% = 0% : pour commencer d’en finir avec l’équation inéquitable du Nil pour l’Éthiopie

Par Kitaw Yayehyirad KITAW

Alors que le monde a les yeux rivés sur la pandémie Covid-19, ce juillet 2020 annonce le début de la fin d’une injustice séculaire sur l’utilisation des eaux du Nil. Ce fleuve légendaire, souvent cité comme nourricier des grandes civilisations du delta, a manqué de récits mentionnant l’Éthiopie, pourtant source de 86% des eaux du Nil dont elle utilise 0%. L’Éthiopie, à l’aube du nouveau millénaire selon son calendrier, s’est enfin attelé avec détermination à faire usage de ces eaux pour son développement, sous le principe d’utilisation équitable et raisonnable. Les éthiopiens, d’ici et d’ailleurs, se mobilisent dans une campagne de sensibilisation à l’égard du droit de l’Éthiopie sur le Nil sous le hashtag #NileForEthiopia alors que leur pays a commencé le remplissage du réservoir du Grand barrage de la Renaissance sous le gouvernement mené par le Premier ministre Abiy, lauréat du prix Nobel de la paix de 2019

L’Éthiopie, véritable château d’eau du Nil, fournit 86% du débit avec le Nil bleu (Abbay), l’Atbara et une partie du Sobat, le reste provenant des huit autres pays riverains et le Soudan

Le GERD, symbole de renaissance de l’Éthiopie à l’aube de son millénaire

Le Grand barrage éthiopien de la Renaissance (GERD) est un méga-barrage sur le Nil bleu autour de la frontière éthiopienne avec le Soudan. Les travaux ont démarré en mars 2011, une partie importante de la construction est terminée et le réservoir du barrage géant a atteint son niveau de remplissage prévu la première année, a annoncé le gouvernement éthiopien ce mardi 21 juillet 2020.

Le barrage conservera 74 milliards de mètres cubes (BCM) d’eau et de fait, deviendra la plus grande centrale hydroélectrique en Afrique générant près de 6 000 MW. Pour l’Éthiopie ainsi que les huit autres pays dans le bassin du Nil, les traités coloniaux et postcoloniaux sont injustes et obsolètes donc inacceptable.

Le premier traité en 1902 entre l’Éthiopie (indépendante en tant que seul pays africain ayant résisté à la colonisation) et la Grande Bretagne (au nom du Soudan) est lu par l’Égypte comme lui octroyant un droit de véto pour tout projet sur le Nil par l’Éthiopie alors que l’empereur Ménélik ne s’est, à l’époque, engager qu’à « ne pas arrêter l’écoulement des eaux » – que seul Dieu ou la nature peut faire.

Le deuxième accord datant de 1929, définissant la répartition entre l’Égypte, formellement indépendante à cette époque, et le reste du territoire de l’Empire britannique riverain du Nil, donnait notamment un droit de véto à l’Égypte sur tout projet en amont.

Un troisième accord fut signé en 1959 entre l’Égypte et le Soudan, sans tenir compte des huit autres États concernés. L’Égypte accédait ainsi à 55,5 milliards de m3 par an, et le Soudan à 18,5 milliards de m3, accaparant à eux deux plus des trois quarts de l’eau disponible. Les huit autres pays dont l’Éthiopie : 0 m3 par an !

En dépit de ces accords injustes et obsolètes, l’Éthiopie a toujours appliqué le principe de l’utilisation équitable et raisonnable des eaux du Nil depuis le début de la construction du GERD. Elle a expliqué que le GERD ne causerait pas de préjudice significatif aux pays en aval, à savoir l’Égypte et le Soudan. Ses derniers pourront en effet bénéficier de nombreux avantages, notamment la capacité de réguler le débit d’eau, de prévenir les inondations, de réduire l’évaporation et de fournir une interconnexion électrique régionale qui pourrait faciliter l’intégration économique.

Avec plus de 110 millions d’habitants et une croissance économique de près de 10% durant les 10 dernières années, l’Éthiopie s’est engagée dans une série de réformes touchant les domaines politique, économique et social, sous le gouvernement mené par le Premier Ministre Abiy, dont les efforts ont été reconnus par l’attribution du prix Nobel de la paix de 2019.

La position de l’Égypte

L’Égypte, qui compte une population de près de 100 millions d’habitants, argumente que le pays dépend du Nil pour environ 90% de son eau douce. Elle avance que, même sans tenir compte du barrage, le pays, largement désertique, manque d’eau en dépit des nombreuses nappes phréatiques et la mer Méditerranée qui lui sont à portée d’exploitation. Elle importe environ la moitié de ses produits alimentaires et recycle environ 25 milliards de mètres cubes d’eau par an.

L’Égypte demande à l’Éthiopie de prendre en compte le risque de sécheresse comme celles qui ont affectées le bassin du Nil à la fin des années 70 et au début des années 80. Tout en reconnaissant qu’un tel scénario est peu probable, l’Égypte affirme qu’elle pourrait perdre plus d’un million d’emplois et 1,8 milliard de dollars de production économique par an.

Elle souhaite donc que la première étape de deux ans du processus de remplissage soit extensible et que l’Éthiopie garantisse 40 milliards de m3 par an après l’achèvement de la première étape. L’Éthiopie a été conciliante et ouverte aux processus du remplissage, incluant les détails dans les pourparlers.

La position de l’Éthiopie

L’Éthiopie, qui compte près de 110 millions d’habitants, accuse l’Egypte d’essayer de maintenir une emprise sur les eaux du Nil, héritée des d’accords datant de l’ère coloniale et post coloniale qui sont injustes et obsolètes.

Elle affirme que l’Égypte tente de prendre le projet du Grand barrage en otage en imposant des règles sur le remplissage et le fonctionnement du barrage.

En outre, elle rappelle avoir tenu compte des intérêts des deux nations en aval (l’Égypte et le Soudan) conformément au droit international de l’eau et indique avoir fait une concession en proposant un processus de remplissage du réservoir de quatre à sept ans alors qu’elle aurait pu le remplir en deux ans.

Les négociations

Après près de neuf ans de négociations plus ou moins fructueuses, les dernières tractations se sont accélérées ces derniers mois sur la question-clé du remplissage du réservoir de la digue dès lors que l’Éthiopie a annoncé son intention de commencer à le remplir durant le mois de Juillet 2020.

Un accord a été trouvé sur la première étape de remplissage. Reste encore à surmonter les dernières divergences, vu que les trois pays ne sont pas parvenus à un accord sur la régulation du débit d’eau du barrage en période de sècheresse. L’Éthiopie, pour sa part, a déclaré à maintes reprises ne pas avoir l’intention de nuire aux intérêts de l’Égypte ou du Soudan, rappelant que le but du barrage est de produire de l’électricité et de stimuler le développement du pays.

Ces derniers mois, après avoir mêlé le gouvernement des États-Unis dans les négociations, puis saisi le conseil de sécurité des Nations Unies, l’Egypte s’est enfin mis d’accord sur la proposition de l’Éthiopie de régler ce problème africain sous l’égide de l’Union Africaine.

Dans son communiqué sur la réunion extraordinaire du 26 Juin 2020,  le Bureau de la Conférence des Chefs d’État et de gouvernement de l’Union Africaine a signalé que plus de 90 % des problèmes dans les négociations tripartites entre l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan ont déjà été résolus, exprimant au passage sa vive reconnaissance pour l’approche positive et constructive des trois parties. Suite à la deuxième réunion du 21 juillet 2020 pour examiner pour examiner le résultat des négociations relatives aux questions en suspens, l’Éthiopie, l’Égypte et le Soudan se sont mis d’accord pour continuer les discussions techniques sur le remplissage du réservoir, qui a d’ores et déjà démarré.

Dimension politique : un renversement de pouvoir en cours?

Depuis plus d’un siècle, l’Egypte a usé de sa puissance relative et pouvoir d’influence à son avantage sur la maîtrise de la ressource hydrique et réussit à maintenir une hydro-hégémonie de fait.

Avec la construction du Grand barrage éthiopien de la renaissance, un renversement (ou à tout le moins un rééquilibrage de puissance) est bel et bien en train de se dérouler dans le bassin du Nil. Dans cette réallocation du pouvoir, la question des eaux du Nil tient au fait que les onze états d’amont, sous la foulée et l’influence de l’Éthiopie, cherchent à s’approprier davantage de cette ressource qui provient de leurs territoires à des fins de développement légitimes.

Comme l’explique l’enseignant chercheur Pierre Blanc, l’Éthiopie, comme les autres états riverains, s’appuient sur la rhétorique d’une « souveraineté territoriale absolue », justifiant le plein usage de leurs ressources, alors que l’Egypte est rivée sur le « principe de première appropriation » et « des droits naturels et historiques sur les eaux du Nil » qui lui étaient naguère reconnues par des accords obsolètes et inacceptables. En quelque sorte, poursuit-il, les droits de la géographie s’opposent ici aux droits de l’histoire.

En effet, depuis plus d’un siècle, l’Egypte a bénéficié de sa puissance relative pour solidifier son avantage sur la maîtrise de la ressource hydrique. Les hauts plateaux éthiopiens avec, le Nil bleu, l’Atbara et une partie du Sobat, fournissent 86% du débit du Nil, le reste provenant des huit autres pays riverains et le Soudan. L’Éthiopie, véritable château d’eau du Nil, qui hélas avait animé les sirènes médiatiques au crépuscule du siècle dernier, s’affirme comme un géant en réveil à l’aube du millénaire de son calendrier.  Sa montée en puissance et la coalition d’intérêts qu’elle a su regrouper avec le Kenya, l’Ouganda, le Burundi, le Rwanda et la Tanzanie pour la signature d’un accord sur les eaux du Nil le 14 mai 2010 ont constitué un changement majeur dans l’équilibre des forces de la région. De plus, la nouveauté de la question du Nil découle du fait que les Etats d’amont, sous l’influence de l’Éthiopie, ont développé leurs capacités et unis leur voix cherchant ainsi à s’approprier davantage des ressources qui proviennent de leurs territoires.

La crainte perçue du gouvernement égyptien d’Abdel Fattah al-Sissi est de voir les ressources disponibles en eau de son pays impactées par le remplissage du réservoir du grand barrage de l’Éthiopie, qui a expliqué que le GERD ne nuirait pas aux intérêts de l’Égypte ou du Soudan et que l’offre en eau pour ces deux pays en amont ne sera pas affectée.

Le GERD prélude la fin de l’ère de l’hydro-hégémonie égyptienne sur le Nil! L’illustre mais caduque phrase d’Hérodote  « l’Égypte est un don du Nil », souvent citée pour justifier l’hégémonie de l’Égypte sur le fleuve, occulte le fait que le Nil appartient à onze pays du bassin dont l’Éthiopie d’où émane 86% des eaux dont elle utilise 0%. Les eaux du Nil devraient être utilisés par tous les pays riverains sous le principe d’utilisation équitable, raisonnable et conformément au droit international de l’eau tel qu’exposé dans l’accord de coopération du bassin du Nil et, à l’instar du projet d’utilisation comme le GERD.

Le GERD est prévu pour produire de l’électricité et stimuler le développement de l’Éthiopie dont près de 60% de la population n’a pas d’accès à l’électricité. De plus, avec l’exportation à des pays voisins de l’énergie produite par le GERD, le géant de la corne de l’Afrique s’assurerait d’un revenu important en devises étrangères, bienvenu dans l’optique de maintenir une forte croissance et de figurer parmi les nations à revenu intermédiaire dans la décennie 2020. 

Ainsi l’annonce par le gouvernement éthiopien du remplissage du réservoir ce 21 juillet signale le début de la fin de l’équation inéquitable (86% = 0%) pour l’Éthiopie ainsi que les autres onze pays en amont. Les mois qui suivent devraient révéler des points d’accords sur les éléments techniques de la régulation du débit d’eau du barrage en période de sècheresse. De nouveaux projets d’irrigation devraient voir le jour, y compris dans les autres pays riverains, facilitant une interconnexion électrique régionale pour une meilleure intégration économique.

Le GERD a cimenté l’unité des éthiopiens dans le sillage d’une profonde transformation de leur pays sous l’impulsion du Premier ministre Dr Abiy. Des défis sévissent dans un pays en proie à de vives tensions ethniques, mais devraient être surmontés. Au réveil du géant, un nouvel ordre régional s’apprête à voir le jour.

L’auteur, Kitaw Yayehyirad KITAW (Yayeh KITAW), titulaire d’un MBA de l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL) est doctorant chercheur en Gouvernance et Analyses Politiques à l’Université de Maastricht et l’Université des Nations Unies (UNU-MERIT). Il peut être contacté via http://kitaw.info/